Points de repère à l'usage des journalistes

Faut-il informer sur le suicide ?

En Suisse, le suicide est la première cause de mortalité des jeunes de 15 à 29 ans. Il est essentiel de traiter de ce problème de santé publique dans les médias. La question est plutôt de savoir comment traiter du suicide de façon à contribuer à sa prévention, plutôt qu'à sa contagion. 

Nos recommandations

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Trouver les mots et le ton justes

La recherche montre qu'un traitement sensationnel, en 'Une' et répété de façon excessive, favorise les suicides par imitation (M. Gould, Lancet Psychiatry, 2014), et ce d'autant plus que le sujet de l'article est une personne célèbre. On estime que le taux de suicide augmente de 0,26 pour 100'000 dans le mois suivant le suicide d'une célébrité. 

Nos recommandations 

  • Opter pour un titre sobre (ex. "Kurt Cobain meurt à 27 ans")
  • Préférer les pages intérieures et peser le risque de répéter une histoire originale avec l'intérêt public 
  • Préférer un terme mesuré comme "l'augmentation des taux" (plutôt que "vague de suicides") ou des mots simples, comme "elle s'est suicidée", "elle a mis fin à ses jours".
  • Eviter des termes comme "commettre un suicide" (criminalisant, stigmatisant), "suicide raté" (la mort n'est pas une réussite) ou des termes péjoratifs ("lâche", "courageux").
  • L'usage de la métaphore "suicide politique" est susceptible de désensibiliser les lecteurs à la réalité de la souffrance mentale. 

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Respecter le deuil des proches et l'intimité de la personne défunte

Interviewer des personnes concernés n'est pas chose aisée mais peut contribuer à la prévention, s'ils se sentent prêts à témoigner. Témoigner dans les médias peut toutefois être une épreuve difficile pour les personnes et avoir des conséquences inattendues au plan émotionnel. 
 
Nos recommandations 
  • Respectez la sphère privée des proches ainsi que la dignité de la personne défunte, même après la mort
  • Les familles préfèrent parfois la publication d’une photographie de la personne défunte à celle de la méthode de suicide, un train par ex.
Pour plus de détails, merci de nous consulter. 
 
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Parler de la souffrance vécue

Selon des recherches récentes, les pensées suicidaires ont diminué chez des individus ayant lu un article sur une personne qui a eu des pensées suicidaire mais ne s'est pas suicidée. C'est vrai en presse écrite, mais aussi pour une information en ligne, dont l'effet est même plus fort chez les personnes vulnérables.

Nos recommandations 

  • Relayer des informations sur les pensées suicidaires
  • Faire référence à des moyens de faire face à la crise suicidaire sans se suicider 
  • Mentionner les ressources auxquelles les personnes ont fait appel pour s'en sortir, qu'elles soient externes, individuelles ou collectives. 

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Signaler les ressources d’aide et donner des références utiles aux personnes touchées

A Ottawa, une étude a constaté une importante hausse des visites aux urgences pédiatriques locales à la suite de deux suicides de jeunes médiatisés (pas plus graves ni menant à plus d'hospitalisations). La presse avait mentionné les signaux d'alerte et les ressources d'aide. 

Une autre enquête a indiqué que la médiatisation du suicide de Kurt Cobain ou de Robin Williams n'a pas produit d'effet Werther mais que le nombre d'appels vers des centres de crise a augmenté après que les médias aient informé sur ces ressources. 

Recommandations 

  • En fin de chaque article ou en encadré: citez les différents moyens de faire face au suicide au plan cantonal / national (écoute, urgence, prise en charge et traitement) 
  • Relater le parcours de personnes qui s'engagent en prévention 

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Résister à la tentation d’isoler une seule "cause" de suicide

Un suicide est généralement provoqué par le cumul ou l’interaction complexe de plusieurs facteurs individuels et sociaux. Un événement de vie difficile (deuil, rupture amoureuse, échec scolaire, etc.) peut déclencher un passage à l'acte sans pour autant en être l'unique cause. 

Le harcèlement est un facteur de passage à l’acte. Mais les médias oublient, comme dans l’affaire d’Amanda Todd (le suicide d’une jeune Canadienne qui a fait le tour du monde), que le harcèlement n’est qu’un facteur parmi d’autres: fragilité, conflits familiaux… C’est ce qu’a révélé l’enquête judiciaire.

Jocelyn Lachance, anthropologue spécialiste de l’adolescence

Nos recommandations 

  • Par soucis d'exactitude, évitez de traiter du suicide comme résultant d'une seule et unique cause (ex. "il se suicide parce qu'il a raté un examen"). 
  • Au contraire, rapportez les nombreuses raisons ayant pu mener une personne au geste suicidaire. 
  • Un suicide peut-il être "inexplicable" ? Mieux vaut dire que les raisons ne sont pas connues au moment où les faits sont révélés. 
  • Citer les premiers témoins/proches avec circonspection, surtout juste après le décès (le deuil est souvent accompagné d'une phase de déni). Informer sur une lettre d'adieu avec retenue, en veillant à respecter l'intimité de la personne décédée.

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  • "Le suicide est le plus souvent l’expression désespérée d’une souffrance extrême aux origines multiples" ("Suicide : mieux vaut prévenir que laisser mourir", RTS-la 1ère, 21-27.03.16)
  • "Patrons isolés. Mais comme pour le directeur de Swisscom et le chef cuisinier de Crissier, il restera toujours difficile de trouver une réponse définitive à un tel geste." ("L'ex-patron de Zurich Insurance s'est suicidé", tdg.ch et 24heures.ch, 31.05.16)
  • Les raisons du suicide de trois paysans "ne sont pas exactement les mêmes. Les témoignages s’unissent pourtant pour relever, malgré tout, que, pour chacun de ces paysans si jeunes encore, les difficultés liées à leur métier n’ont rien arrangé" ("Tous touchés par le suicide d’un jeune collègue épuisé", 24 Heures, 19.05.16)

Limiter les détails sur la méthode de suicide

Selon l'OMS, la médiatisation d'un suicide influence davantage la méthode de suicide utilisée que le nombre ou la fréquence de suicides. Car elle donne à voir le moyen de concrétiser la pulsion suicidaire

  • Le suicide d’un journaliste connu dans une localité québécoise en 1999 a déclenché d’autres suicides avec la même méthode. Les autopsies ont montré un lien avec les informations diffusées par la presse.
  • Au contraire, à Vienne dans les années 1980, la diminution des reportages sensationnalistes sur les suicides dans le métro a fait baisser le taux de suicide sur les rames de 75%.

Nos recommandations 

  • Peser l'intérêt d'informer avec le risque d'imitation. Evitez de mentionnler le déroulement, le lieu et la méthode de suicide (en texte et en  images) afin que des personnes vulnérables n’aient pas recours à la même méthode.
  • Exemple de bonnes pratiques. "Il est mort sous l'influence d'un cocktail de drogues" (au lieu d'indiquer la posologie et le nom du médicament). "Elle s'est suicidée du haut d'un bâtiment local" (au lieu d'indiquer la hauteur de la chute et l'adresse exacte de celui-ci). 
  • Décrire les conséquences négatives et les séquelles d'une tentative de suicide 
  • Informer sur les possibilités de prévention (par ex., la pose de filets sous un pont) et les ressources d'aide

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Fuir toute version romantique du suicide

Selon certaines recherches, les adolescents sont particulièrement sensibles au phénomène de contagion du suicide.
  • Une étude allemande portant sur 140 articles a montré une augmentation des suicides chez les moins de 30 ans, suite à la publication d'articles sur le suicide de jeunes appartenant à la même tranche d'âge. 
  • Au contraire, après le suicide de Kurt Cobain en 1994, le taux de suicide chez les 15-24 ans a baissé en Australie. Selon les auteurs de l'étude, les médias ont mis l'accent sur l'effet dévastateur du suicide et la manière d'éviter un tel drame. 

​Nos recommandations 

  • Mettez l’accent sur les conséquences du suicide pour l’entourage et la société
  • Evitez de donner du suicide une image douce, indolore ou aseptisée, contraire aux faits

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Nos outils

  • Les points de repère sur le suicide pour orienter et inspirer les journalistes dans leur travail d’information.
  • Les points de repère en version courte "mémento".

 

Plus de ressources sur le traitement médiatique du suicide

  • L'excellent guide "En-Tête. Reportage et santé mentale", publié par le Forum du journalisme canadien sur la violence et le traumatisme en association avec CBS news, aide les journalistes à informer sur la santé mentale et notamment sur le suicide. 
  • Le Conseil suisse de la presse a rédigé une question-réponse sur le traitement médiatique du suicide. 
  • Le quotidien britannique The Guardian a élaboré un code éditorial pour les journalistes de sa rédaction. Selon ce codre, les journalistes sont priés de se référer à la méthode en termes généraux et non spécifiques et de veiller à ne pas heurter la sensibilité des proches. Ils peuvent aussi mentionner des numéros d’aide. 
 
1 Stack S. Media impacts on suicide: a quantitative review of 293 findings. Social Science Quarterly 2000 - 81:957-71.
2 En référence à l’augmentation importante des suicides par arme à feu en Europe suite à la publication du livre de Goethe Les souffrances du jeune Werther en 1774.