Les vrais chiffres des drames scolaires
Mardi 26 novembre 2002A l’école et hors de l’école, les élèves sont exposés aux retombées d’accidents graves, d’homicides…
Le drame d’Yverdon, un enfant se jetant par la fenêtre de sa classe, était une première imprévisible. Mais l’inattendu, le Département de la formation et de la jeunesse (DFJ) a commencé à s’en préoccuper dès juin 2001 en portant sur les fonts baptismaux le Groupe d’accompagnement et de formation en cas d’incident critique (Grafic). Retour arrière. Mai 2000, une fillette de 12 ans est happée par un train à Pully. Mai 2001, deux élèves tabassent un prof dans un établissement lausannois. Ces deux faits divers, entre autres drames, ont directement provoqué la création du Grafic.Avec la psychologue Carol Gachet pour coordinatrice et François Delessert, directeur pédagogique de l’Office des écoles en santé (ODES), le Grafic met depuis à disposition des établissements une équipe (psychologues, médecins, infirmières, directeurs de collèges) qui peuvent entraîner les protagonistes avant les crises. Ces équipes partagent leur quotidien professionnel avec tous les élèves vaudois de 5 à 20 ans et plus. Et le cadre dépasse largement celui de l’enseignement obligatoire.Quinze demandesUn établissement ébranlé par un drame encaisse une lourde secousse émotionnelle de la cour de récré à la salle des profs. Depuis septembre 2001 quand le Grafic a commencé à comptabiliser les demandes d’intervention, il n’y a pas eu dans un établissement vaudois d’événement comparable. «Seul l’événement grave qu’a vécu un enseignant en présence d’élèves est arrivé dans un établissement comme Yverdon», analyse Carol Gachet.Mais l’extérieur de l’école fournit son lot de coups durs qui touchent élèves et professeurs. Ainsi l’inventaire (2001-2002) du Grafic annonce quatre suicides d’élèves qui nécessitent des interventions dans plusieurs établissements (ancienne école du défunt, établissement de la fratrie). Deux accidents graves de voiture, dont un mortel, ont aussi déclenché l’action du Grafic. D’autres enfants ont eu à subir, ailleurs dans le canton de Vaud, le spectacle d’un adulte qui mettait fin à ses jours sur la voie publique. Un autre élève a, lui, été témoin du drame des retombées de la fusillade du cinéma Moderne à Lausanne en février dernier. Tel est l’échantillon des premières demandes d’intervention de la part d’établissements scolaires enregistrées dans le journal de bord du Grafic, en tout 15 demandes d’intervention.Depuis la rue, les faits divers ont une forte résonance. Ainsi, alors que François Delessert, également directeur du collège de Prilly, et Carol Gachet peaufinaient leur formation en mai 2001 à Prilly, il y eut des détonations dehors. C’était un règlement de comptes, des enfants avaient été témoins d’un drame finalement sanglant. Le Grafic a pu intervenir à chaud. Lire aussi en page 2 la réflexion de l’invité: «Ecole et médias, même combat.»INTERVIEW EXPRESS de François Delessert, directeur pédagogique de l’ODES.- Quelle a été la teneur de votre intervention après le drame d’Yverdon?- Le collège d’Yverdon est fort de ressources humaines compétentes et adéquates pour gérer pareille crise, aussi grave soit-elle. Aussi le Grafic est-il resté disponible en deuxième ligne pour soutenir les intervenants. Personnellement j’ai fait le bouclier et j’ai tenté de détourner la pression médiatique sur l’Office des écoles en santé. Elle a été extrêmement mal ressentie par les enseignants touchés par cette affaire. J’ai peur de n’avoir pas servi à grand-chose. A la radio, à la télévision, ce que j’ai dit dans ce sens n’a pas été retenu.- Que vouliez-vous dire alors?- Laissez agir, en toute sérénité, les gens qui s’occupent des enfants et des enseignants. Tous sont au coeur de la crise sous une emprise émotionnelle qui ne peut être court-circuitée par des pressions extérieures.- Quelle leçon tirez-vous du drame d’Yverdon?- Quatre établissements d’Yverdon étaient déjà inscrits afin que leurs équipes bénéficient de la formation du Grafic. Le drame était imprévisible, il est abso- lument utile qu’une équipe (directeur, psychologue, médecin , infirmière…) au sein d’un établissement se connaisse, qu’elle se soit formée avant une hypothétique crise. Cela facilite grandement les prises en charge à chaud. Le travail de l’équipe d’Yverdon eût été facilité par une formation préalable, même si la qualité de son intervention est digne d’éloges.»Aux politiques de le comprendre tout de suite. Car, après 2003, les activités du groupe ne sont plus prévues au budget. Les décideurs doivent réaliser que Grafic doit former des équipes couvrant l’ensemble des établissements scolaires du canton, et que ce travail ne sera pas terminé avant 2005. A. W.Johann, symbole d’un malaiseYVERDON-LES-BAINS Une marche silencieuse tentera de briser le tabou du mal-être chez les jeunes.En se jetant, mercredi dernier, par la fenêtre de son école à Yverdon, Johann voulait-il mettre fin à ses jours ou fuir une situation qu’il ne se sentait pas la force d’affronter? Hors de danger, malgré sa chute de sept mètres, le jeune Yverdonnois de 12 ans se remet de ses multiples fractures. Son geste a frappé d’autant plus fort les esprits qu’il mettait en lumière le profond mal-être dont peut souffrir la jeunesse. Dans ce sens, le cas de Johann n’a pas laissé insensible l’Association genevoise Stop Suicide qui organisera ce vendredi, une marche silencieuse dans le chef-lieu du Nord vaudois. Objectif: briser les tabous entourant le mal-être chez les jeunes, en allant au-delà du cas médiatisé de Johann. Chaque jour, martèle l’association, ce sont des centaines de jeunes qui tentent de se donner la mort dans le plus grand silence des médias et, souvent même, la honte de leurs proches. «Nous ne connaissons pas les motivations exactes de cet enfant, mais son geste est un exemple des ravages que le silence, les non-dits, l’absence de dialogue ou de prévention peuvent faire», résume en substance Florian Irminger, secrétaire général de l’association. Fondée en septembre 2000, l’association Stop Suicide a organisé deux marches du silence et mène des actions, tant auprès de l’opinion publique, que dans les écoles, les lieux de loisirs des jeunes ou les familles. «Ce ne sont pas des marches du souvenir que nous organisons mais des moments de réflexion et de prises de conscience.»
Article de Christian AEBI paru le 26 novembre 2002 dans 24 Heures